Tokowaka — Toujours jeune

Dans la pensée japonaise, la permanence ne signifie pas nécessairement demeurer identique. Elle peut au contraire naître du renouvellement. C’est ce que suggère le mot tokowaka (常若), que l’on pourrait traduire par « toujours jeune » : durer en se renouvelant, conserver sa vitalité à travers le temps plutôt que chercher à lui résister.

Cette idée trouve une expression particulièrement forte dans certains arbres sempervirents, dont le feuillage persiste au fil des saisons. Alors que les feuillus rendent visible le passage du temps — bourgeonnement, déploiement des feuilles, couleurs d’automne, dépouillement hivernal —, le sakaki, certains cèdres japonais (sugi), les pins (matsu) ou les cyprès hinoki semblent maintenir leur présence lorsque le paysage alentour se transforme.
Ils ne sont évidemment pas immuables. Leurs aiguilles et leurs feuilles tombent et sont remplacées, leurs branches meurent, leur écorce se fissure, leur silhouette évolue. Mais l'arbre demeure vert. Quelque chose change continuellement afin que quelque chose puisse durer.
C'est peut-être là que l'arbre sempervirent rejoint le plus profondément l'esprit du tokowaka.
Le sakaki (Cleyera japonica) en offre une belle illustration. Étroitement associé au shintō, il est utilisé dans les sanctuaires et lors des rites ; ses rameaux peuvent devenir des tamagushi, offrandes végétales présentées aux kami. Son feuillage persistant contribue à évoquer une vitalité qui ne s'interrompt pas avec l'hiver.
Le sugi (Cryptomeria japonica) et le hinoki (Chamaecyparis obtusa) occupent eux aussi une place majeure dans les paysages sacrés. Ils bordent les chemins conduisant aux sanctuaires, forment des forêts anciennes autour des lieux de culte et atteignent parfois des dimensions monumentales. Le pin, matsu, est quant à lui depuis longtemps associé à la longévité et à la constance ; sa verdure hivernale en a fait l'un des grands symboles japonais de durée et de bon augure.
Il n'est donc pas étonnant que l'on rencontre fréquemment ces espèces parmi les go-shinboku (御神木), les arbres sacrés liés aux sanctuaires et aux divinités qui y sont vénérées. Un vieux sugi, un hinoki gigantesque ou un pin plusieurs fois centenaire devient davantage qu'un individu végétal remarquable. Par son âge, sa permanence et la continuité de sa présence, il semble relier plusieurs générations humaines à un même lieu.
Les shimenawa, cordes sacrées qui entourent certains de ces arbres, rendent cette distinction immédiatement perceptible. Elles signalent que l'arbre appartient à un espace particulier, à la frontière entre le monde ordinaire et celui des kami. Devant certains géants millénaires, l'impression de permanence devient presque physique : les hommes passent, les générations se succèdent, tandis que l'arbre continue de verdir.
Mais le tokowaka apporte une nuance essentielle : ce qui demeure vivant ne demeure jamais exactement le même.
L'exemple le plus spectaculaire de ce principe se trouve au grand sanctuaire d'Ise, où les bâtiments sacrés sont périodiquement reconstruits selon le rite du Shikinen Sengū. La matière est renouvelée tandis que la forme, le geste, le savoir et le sacré sont transmis. La permanence ne repose donc pas sur la conservation indéfinie d'une matière ancienne, mais sur la capacité à la renouveler sans rompre la continuité.
L'arbre sempervirent semble accomplir silencieusement le même paradoxe.
Il renouvelle sans cesse ses cellules, ses feuilles, ses rameaux et parfois une partie de ses racines. L'arbre que nous contemplons aujourd'hui n'est matériellement plus tout à fait celui d'il y a cent ans. Pourtant, nous le reconnaissons comme le même arbre.
Ainsi, devant un vieux go-shinboku, ce n'est peut-être pas seulement l'âge que l'on vénère. C'est cette capacité mystérieuse du vivant à traverser le temps en se transformant.
Le tokowaka nous invite alors à regarder autrement la longévité. Être « toujours jeune » ne signifie pas refuser de vieillir. Cela signifie continuer à se renouveler sans perdre ce qui nous relie à notre origine.
Sous les branches persistantes du sakaki, du sugi, du matsu ou du hinoki, le Japon semble nous rappeler une conception singulière de l'éternité : non pas ce qui échappe au changement, mais ce qui, précisément parce qu'il change, ne cesse jamais d'être vivant.



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