Quand les arbres ne peuvent pas fuir
- laurentbarrera

- il y a 6 heures
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Chaque été, les images reviennent.
Des collines en flammes. Des villages évacués. Des pompiers épuisés. Des milliers d'hectares réduits en cendres.
Et puis il y a ceux dont on parle moins.
Les arbres.

On évoque le nombre d'hectares brûlés, mais rarement les millions d'êtres vivants qui, eux, n'avaient aucune possibilité de fuir.
Un chevreuil peut courir.
Les oiseaux peuvent s'envoler.
Les arbres, eux, restent.
Ils ne peuvent ni partir, ni contourner le danger.
Ils ne peuvent qu'attendre.
Cette idée m'a profondément touché en regardant les images des incendies qui ravagent actuellement plusieurs régions françaises. Derrière chaque tronc noirci se trouvait parfois un arbre centenaire. Derrière chaque forêt détruite, des décennies, parfois des siècles de vie silencieuse.
Nous oublions facilement qu'un arbre n'est pas un décor.
C'est un être vivant.
Il connaît les sécheresses, les tempêtes, les parasites, les blessures. Il grandit lentement, année après année, sans jamais pouvoir choisir un autre endroit.
Face à l'incendie, il n'a qu'une seule possibilité : rester debout.
Une vieille expression japonaise
Au Japon existe une expression ancienne : 立ち往生 (tachi-ōjō).
Aujourd'hui, elle signifie simplement « être bloqué » ou « rester immobilisé ».
Mais son origine est beaucoup plus forte.
À l'époque des samouraïs, tachi-ōjō désignait celui qui mourait debout.
Le guerrier idéal ne s'effondrait pas. Même frappé mortellement, il cherchait à conserver sa posture jusqu'au dernier instant. Ce n'était pas une démonstration de force. C'était une manière de préserver sa dignité.
Avec le temps, cette signification héroïque s'est presque perdue.
Pourtant, en observant les arbres, je ne peux m'empêcher d'y penser.
Car eux aussi pratiquent, malgré eux, une forme de tachi-ōjō.
Ils ne fuient jamais.
Ils ne reculent pas.
Ils demeurent.
Même blessés.
Même brûlés.
Même dépouillés de leurs feuilles.
Le pin qui est resté debout
Après le tsunami du 11 mars 2011, près de 70 000 pins qui bordaient la côte de Rikuzentakata furent emportés par les vagues.
Un seul demeura debout.
Les Japonais le baptisèrent 奇跡の一本松 (Kiseki no Ipponmatsu) : « le pin miraculeux ».
Le sel avait pourtant détruit ses racines. Dix-huit mois plus tard, il mourut.
Mais les habitants prirent une décision étonnante.
Ils conservèrent son tronc.
Ils le consolidèrent intérieurement.
Puis ils le replacèrent exactement à son emplacement d'origine.
Pourquoi préserver un arbre mort ?
Parce que sa valeur ne résidait plus dans sa biologie.
Elle résidait dans ce qu'il représentait.
Il était devenu le symbole de celui qui reste debout lorsque tout disparaît.
Une incarnation silencieuse du tachi-ōjō.

Les arbres nous enseignent une autre forme de courage
Nous admirons souvent les héros qui accomplissent des exploits.
Les arbres nous proposent un autre modèle.
Celui de la fidélité.
Ils restent là où la vie les a fait naître.
Ils offrent de l'ombre sans choisir leurs visiteurs.
Ils abritent des oiseaux qu'ils ne reverront peut-être jamais.
Ils continuent de pousser après une branche cassée.
Ils recommencent après la sécheresse.
Ils cicatrisent pendant des décennies.
Et parfois, ils brûlent.
Sans un cri.
Sans pouvoir s'enfuir.
Regarder autrement
Je pense à ces arbres qui ont attendu des dizaines, parfois des centaines d'années avant de rencontrer le feu.
Je pense à tous ceux qui ne survivront pas.
Et aussi à ceux qui resteront debout, noircis, creux, mutilés, mais encore présents.
Les arbres ne choisissent pas leur destin.
Dans le silence de leurs troncs noircis, ils continuent de nous enseigner quelque chose de l'endurance et de la présence.



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