Lire encore, écrire enfin
- laurentbarrera

- 11 mai
- 3 min de lecture
Je suis devenu auteur tardivement.
Pendant longtemps, la photographie a constitué mon principal langage. Elle permettait une forme de silence : regarder, cadrer, marcher, observer les surfaces du monde sans forcément avoir à les expliquer. L’image possédait cette capacité précieuse de laisser ouvertes les interprétations. Elle suggérait davantage qu’elle n’affirmait.
Et puis, après cinquante ans, quelque chose a changé.
Non pas un désir soudain d’écrire, mais peut-être la sensation que certaines recherches accumulées pendant des décennies demandaient désormais un autre espace. Non plus seulement celui de l’image, mais celui du texte, de la réflexion, de la transmission. J’ai alors publié plusieurs ouvrages — cinq aujourd’hui — dont Esthétiques japonaises en photographie, traduit en quatre langues. Une aventure que je n’aurais probablement jamais imaginée plus jeune.
Ce déplacement personnel arrive à un moment paradoxal. Jamais il n’a été aussi facile d’écrire, de publier, de partager des textes ; et pourtant, jamais la lecture n’a semblé aussi fragilisée.

Les études récentes du Centre national du livre montrent une réalité préoccupante. Un tiers des 16-19 ans ne lisent plus du tout, tandis que les jeunes passent aujourd’hui près de dix fois plus de temps sur les écrans qu’à lire des livres. 67 % des adolescents déclarent même faire autre chose en lisant : consulter leur téléphone, regarder des vidéos, naviguer entre plusieurs flux simultanément.
Ces chiffres produisent immédiatement le même réflexe : celui du déclin. On annonce régulièrement la disparition du livre, la mort de la littérature ou l’effondrement de l’attention. Pourtant, la réalité est plus complexe.
Car les mêmes études montrent aussi que 81 % des jeunes déclarent aimer lire, et qu’une part importante continue à lire quotidiennement, même brièvement. Le problème n’est donc peut-être pas la disparition du désir de récit, mais la transformation profonde des conditions de l’attention.
Nous vivons désormais dans un monde de sollicitations permanentes. Les écrans ne remplacent pas simplement le livre ; ils fragmentent le temps mental. Lire demandait autrefois une continuité relativement naturelle. Aujourd’hui, cette continuité devient un effort.
Et pourtant, un autre chiffre me semble essentiel : 92 % des jeunes de 14 à 18 ans déclarent avoir une pratique régulière de l’écriture. Plus de la moitié écrivent même presque tous les jours. Journaux intimes, messages, fanfictions, textes sur les réseaux sociaux, poèmes, chansons, récits fragmentaires : l’écriture n’a pas disparu. Elle s’est déplacée.
C’est peut-être là que se situe le véritable basculement culturel.
Pendant des siècles, lire précédait écrire. L’entrée dans le langage passait par l’apprentissage patient des textes existants. Aujourd’hui, beaucoup écrivent avant même d’avoir constitué une véritable mémoire littéraire. Le geste d’expression précède parfois celui de réception.
Faut-il y voir une catastrophe ? Je n’en suis pas certain.
Car derrière les diagnostics alarmistes apparaît aussi une réalité plus discrète : le besoin de produire du sens demeure intact. Les jeunes générations écrivent énormément parce qu’elles vivent dans un monde saturé d’images, de commentaires et d’identités mouvantes. Écrire devient une manière d’exister dans le flux.
Devenir auteur après cinquante ans m’a précisément confronté à cela. Écrire un livre demande une temporalité radicalement différente de celle des réseaux numériques. Il faut accepter la lenteur, les reprises, les doutes, les strates successives. Un livre ne fonctionne pas à la réaction immédiate. Il exige une décantation.
Or cette lenteur devient presque une résistance culturelle.
Lire véritablement implique de suspendre momentanément le flux du monde. D’accepter une forme de solitude mentale. De rester plusieurs heures avec une seule voix, un seul rythme, une seule pensée. Cela devient difficile non parce que les individus seraient moins intelligents qu’avant, mais parce que tout l’environnement technologique contemporain produit l’inverse : accélération, dispersion, simultanéité.
Je ne crois pourtant pas à la disparition du livre.
Je crois plutôt que nous entrons dans une période où lire redeviendra progressivement un acte volontaire. Presque une discipline de l’attention. Peut-être même une forme de luxe intérieur.
Et c’est précisément pour cette raison que l’écriture conserve aujourd’hui une puissance particulière.
Publier plusieurs livres après cinquante ans n’a pas représenté pour moi une reconversion tardive, mais l’aboutissement d’un long déplacement intérieur.

Au fond, lire et écrire relèvent peut-être toujours de la même expérience : apprendre à ralentir suffisamment pour que quelque chose apparaisse réellement. Cette expérience devient rare. Et donc précieuse.



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