Le honkadori : quand créer, c'est dialoguer avec les maîtres
- laurentbarrera

- il y a 40 minutes
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Dans notre culture occidentale, l'originalité est souvent considérée comme la valeur suprême. Une œuvre réussie serait une œuvre qui ne ressemble à aucune autre.
Au Japon, une autre vision existe depuis plus de mille ans.
Elle porte un nom : honkadori (本歌取り).

Une création qui naît d'une autre création
Le honkadori apparaît à l'époque Heian dans la poésie waka. Le principe est simple. Un poète reprend volontairement un poème célèbre, non pour le copier, mais pour lui offrir une nouvelle vie. Le lecteur reconnaît alors discrètement la référence. Il découvre un dialogue entre deux œuvres séparées parfois de plusieurs siècles.
Le nouveau poème existe par lui-même, mais il s'enrichit de la mémoire de celui qui l'a précédé.
Le honkadori n'est donc ni une imitation, ni un plagiat. C'est une conversation.
Une idée étonnamment moderne
Cette manière de créer résonne fortement avec la photographie contemporaine.
Combien de photographes portent en eux l'influence de Michael Kenna, Hiroshi Sugimoto, Josef Koudelka, Fan Ho ou Daido Moriyama ?
Lorsque nous photographions un arbre solitaire dans le brouillard, un rivage minimaliste ou une silhouette perdue dans la neige, nous savons parfois que notre regard s'est construit au contact d'autres regards.
Le honkadori nous invite à accepter cette filiation.
Créer n'est pas effacer ses influences.
Créer consiste à les transformer.

Hiroshi Sugimoto : le honkadori en photographie
Parmi les artistes contemporains, Hiroshi Sugimoto est sans doute celui qui a le plus explicitement revendiqué cette notion.
En 2022, il lui consacre même une grande exposition intitulée Honkadori.
Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, Sugimoto ne reproduit jamais une œuvre ancienne.
Il en reprend l'esprit.
Sa photographie California Condor en est un magnifique exemple.
Sugimoto explique s'être inspiré de la peinture à l'encre du maître chinois Muqi (XIIIe siècle), dont les œuvres ont profondément influencé l'esthétique japonaise.
Chez Muqi, quelques traits de pinceau suffisent à faire surgir un oiseau du vide.
Chez Sugimoto, le pinceau devient lumière.
Le papier devient pellicule.
L'oiseau n'est plus peint.
Il est photographié.
Pourtant, quelque chose demeure inchangé.
Le silence.
La suspension du temps.
La puissance du vide.
Ce n'est pas l'image que Sugimoto reprend.
C'est une manière de regarder.
Une autre définition de l'originalité
Le honkadori remet en question notre idée moderne de la création.
L'art ne progresse pas uniquement par rupture et avance aussi par transmission.
Chaque génération hérite d'un langage qu'elle transforme à son tour.
L'originalité ne consiste plus à nier ses influences.
Elle consiste à leur donner une voix nouvelle.

Et nous, photographes ?
Chaque photographe possède un musée invisible.
Des images rencontrées dans un livre.
Une exposition qui a bouleversé notre regard.
Un maître dont la lumière continue de nous accompagner sans même que nous en ayons conscience.
Le honkadori nous invite à ne pas cacher ces filiations.
À les assumer.
À les remercier.
Puis à poursuivre le dialogue.
Car une photographie n'est peut-être jamais totalement nouvelle.
Elle est parfois la plus belle réponse que nous puissions offrir à une image née plusieurs siècles avant nous.
"Créer n'est pas inventer à partir de rien. C'est entrer dans une conversation commencée bien avant nous."



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