Yūgen — La poésie de la pénombre en photographie
- laurentbarrera

- 27 juil.
- 3 min de lecture
« Il existe une profondeur que les mots n’atteignent pas. »— Principe du Yūgen
Il y a au Japon un mot mystérieux : Yūgen (幽玄). Il désigne une forme de beauté subtile et indicible, un sentiment de mystère et de profondeur que l’on ne peut ni expliquer, ni saisir pleinement.

Le Yūgen n’est pas spectaculaire, il n’est jamais évident. Il se cache dans les interstices, dans ce qui échappe au regard direct. Il appartient au domaine de la suggestion, de l’ombre, de la pénombre.
On parle de Yūgen lorsqu’un voile de brume efface l’horizon, lorsqu’une lumière vacille dans l’obscurité, lorsqu’une émotion surgit devant ce que l’on ne peut ni nommer ni toucher.
C’est cette sensation que je cherche, la nuit, sur les plages de Toulon.
Sous le ciel noir, face à la mer, j’utilise un objectif bien particulier — une petite lentille récupérée d’un appareil photo jetable, sans mise au point ni réglage d’ouverture, montée sur mon Olympus hybride.

Cette contrainte technique, loin de brider le regard, le rend plus attentif. Les images naissent dans l’incertitude, dans le flou, dans le grain. Elles ne disent pas tout. Elles suggèrent.
Photographier ainsi, c’est accepter que la netteté n’est pas toujours synonyme de vérité.
C’est laisser la pénombre devenir complice, laisser l’invisible affleurer.

À travers cette série nocturne, j’essaie de frôler le Yūgen.
Des reflets de lune sur le sable humide, des silhouettes effacées par le vent, une lumière lointaine qui vacille au large… Ce ne sont pas seulement des paysages : ce sont des invitations au silence, à l’intuition, à l’imaginaire.
Dans un monde saturé de lumière crue et d’images trop claires, le Yūgen nous rappelle qu’il existe une autre beauté : celle qui se devine dans la pénombre.
And in English :
“There is a depth that words cannot reach.” — The principle of Yūgen
In Japan, there is a mysterious word: Yūgen (幽玄).It describes a subtle, indescribable form of beauty — a feeling of mystery and depth that cannot be fully explained or grasped.
Yūgen is not spectacular, it is never obvious.
It hides in the spaces between things, in what escapes the direct gaze. It belongs to the realm of suggestion, of shadow, of twilight.
We speak of Yūgen when a veil of mist erases the horizon,when a fragile light trembles in the darkness,when an emotion rises before something that cannot be named or touched.
It is this sensation that I search for, at night, on the beaches of Toulon.
Under the black sky, facing the sea, I use a very particular lens —a tiny element salvaged from a disposable camera,with no focus, no aperture setting, mounted on my Olympus hybrid.
This technical constraint, far from limiting my vision, sharpens it.The images are born in uncertainty — in blur, in grain.They do not tell everything. They suggest.
To photograph this way is to accept that sharpness is not always synonymous with truth.It is to let the twilight become an ally, to let the invisible rise to the surface.
Through this nocturnal series, I try to brush against Yūgen.
Moonlight reflected on wet sand, silhouettes erased by the wind, a distant glow trembling offshore…These are not just landscapes: they are invitations — to silence, to intuition, to imagination.
In a world saturated with harsh light and overly clear images,Yūgen reminds us that there is another kind of beauty: the one you can only sense in the half-light.




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